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Hommage à Jacques Gaucheron

jeudi 19 novembre 2009, par René Trusses

Jacques Gaucheron était un homme précieux. Par sa posture, sa façon de vivre en poésie. Il était constamment « dans la mêlée » et prenait pourtant les évènements avec toujours une distance critique. Mais, ce n’était pas un sage, tant ses idées bouillonnaient de jeunesse, d’audace et de générosité. Une conversation avec lui relevait d’un échange exigeant. Il maniait une langue gourmande, dorée. Nous aimions rencontrer cette sorte de veilleur sur son promontoire dominant la Seine et fouiller dans son incroyable bibliothèque, reflet fidèle de ses choix de vie. Nous aimions fréquenter « cet homme de longue marche » qui « allait d’un juste pas sur les dalles du temps ».

Son œuvre est abondante et régulière, elle a toujours traduit une nécessité permanente d’écrire. Comment la situer ? Sans doute comme une poésie à tendance philosophique de plain-pied dans les enjeux contemporains.

Pour ma part, je voudrais ici souligner combien Jacques Gaucheron a été un de ces grands poètes qui ont su chanter l’amour. D’emblée, Jacques Gaucheron affirme sa volonté de faire parler l’être aimé, « autre indéfiniment semblable, différente ».

Ainsi, Léda peut dire, successivement :
« Je suis femme (dit-elle)
Je veux dire secrète
Je suis femme (dit-elle)
Je veux dire majeure ».

L’aimée est « verticale, debout / Qui dévoile la lumière ».
Jacques Gaucheron ne cache pas que l’amour n’est pas facile à définir, n’est pas facile à construire. Il est à inventer.
« On a trop souvent anonné / L’almanach des propriétaires ».
Ainsi, la tradition amoureuse est prolongée sans effusion mais avec une précision des plus rares. Elle est renouvelée dans son cadre formel et même dépassée dans son genre lyrique et sentimental.
L’amour apparaît comme inaugural, en prise avec l’histoire et en constante évolution :
« Nous n’en finissons pas de prendre sens ».
Le chant devance le temps et défie toute chute :
« jamais il ne revient en arrière ».
L’amour est aussi une longue marche vers l’émancipation :
« Je viens de plus loin que ma mémoire
Esclave autrefois je fus ».
L’autre n’est pas célébrée sur une figure réelle et repérable afin d’amplifier un mouvement d’expansion ; si cette poésie est faite de resserrements intimes, elle prépare une ouverture collective. Et le poète d’affirmer :
« Ah ! Non ! Les amoureux ne sont pas seuls au monde ! »
« Si amour ne peut se dire au singulier », s’il « ne se dit pas à l’oreille des solitaires », il pourrait bien entrer, par contre, en capacité de changer le monde et de changer les rêves. Et se font jour, le besoin d’être heureux et l’obligation d’espoir.
Jacques admirait par-dessus tout ce vers d’un poète espagnol : « Je me fais devoir de joie ».
Cet amour multiplié, clairvoyant est propre à bâtir, à semer :
« Aime- moi si tu m’aimes
Toute la terre est ma clairière

Il faut ensemencer les sillons de la terre
Il faut ensemencer les vagues de la mer
Ensemencer l’amour
Avec des enfants de lumière ».

René Trusses