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Hommage à Pierre Gamarra

vendredi 20 novembre 2009, par René Trusses

Je n’aurai pas assez de temps pour dire combien Pierre Gamarra était un écrivain immense. Je n’aurai pas assez de temps pour dire ce que nous lui devons dans ce département.

L’écrivain Pierre Gamarra, c’est plus d’une centaine de titres. Ses œuvres ont été traduites dans plusieurs langues, en espagnol, en russe, en chinois notamment.

Romancier, poète, auteur de théâtre, auteur pour la jeunesse, essayiste, biographe, critique… Son champ d’expression était très large, et pourtant quelle belle unité, quelle belle cohérence, quel accord profond dans toute son œuvre et dans sa vie d’homme ! A mon avis, le fil conducteur de toute l’œuvre, c’est la cantilène, les romances, c’est le chant, le chant d’une terre, le chant profond, le chant du monde. La langue de Pierre Gamarra c’est la langue d’ un troubadour, celle des amours, la langue qui chante les femmes, les femmes bien réelles, les mères aimantes, les amantes, et la femme rêvée. Le chant a toujours porté le pays, son pays : l’Occitanie, cette terre de fixation et terre de passage.

« Terre fertile et riche de sagesse, cette terre de liberté, de résistance et de courage, mais aussi cette terre de paix », écrivait-il.

Le chant a toujours intégré le fleuve fondateur : la Garonne, ou plutôt Garonne, comme il disait. De plus, ce troubadour, ce rhapsode, s’est toujours penché affectueusement sur l’enfant ; pour l’aimer, le vénérer, et pour le conduire vers la connaissance, vers la joie, vers le bonheur :

« Mon enfant dans le soleil/ et mon enfant dans la pluie, / mon enfant dans le désert / et mon enfant dans la nuit. / Je le tiens et je l’emporte. / Le vent est plein de voleurs. / La bise brise les portes, / La brise brise les cœurs. / Mon enfant dans le silence / et mon enfant dans le bruit, / mon enfant dans les avoines, /mon enfant dans les figuiers./ Je lui chante, je lui donne / des roses pleines de mots, /des routes pleines d’étoiles, /des étoiles pleines d’arbres. / Mon enfant, ma voix, ma voile, / ma lyre, mon lis, mon lait, / ma parole et mon miroir,/ mes horizons reculés. / Mon clavecin, ma mésange, / ma route d’ambre et de soie, / ma chevelure, mon ange, / ma délivrance, ma loi. / Je le pétris, je l’habille avec mes caresses d’or. / Je ne connais pas mes forces, je ne connais pas ma mort ». ( Le Sorbier des Oiseaux)

Le chant de Pierre Gamarra est un chant qui tresse, souvent dans la même œuvre, l’espace et le temps : le massacre des croisades, celui de Monségur, celui des Oradour, celui des camps d’extermination.

« Il n’est pas trop de voix pour nous dire cela aujourd’hui avec la rigueur d’un langage humain achevé ».

Pierre était un écrivain hautement populaire ; je dis hautement, parce que, chez lui, il n’y a jamais de condescendance mais une invite à une émancipation toujours possible. Il citait souvent V. Hugo : « Un peuple affranchi n’est pas une mauvaise fin de strophe ».
Pierre Gamarra est bien un écrivain du peuple parce que son écriture est belle et exigeante, c’est de la belle ouvrage comme on dit, empreinte de grande dignité, de grande générosité. Peut-être Pierre Gamarra a-t-il su se hausser à la hauteur de cette poésie espagnole qui était lue et dite par un large public.

Pierre parlait de paix, de laïcité très concrètement : cela passait par les droits de l’autre, par sa compréhension, son écoute, par le respect de sa dignité, par l’amour qu’on peut lui porter. Même dans ses conversations familières, Pierre Gamarra était toujours dans l’affirmation, dans ce sentiment du « oui au monde » cher à Julien Gracq.

Pierre Gamarra était un passeur. Plusieurs générations ont été imprégnées par ses billets critiques qui vous faisaient découvrir les grands classiques, mais aussi des littératures étrangères extraordinaires, celles du Grand -Nord, celle du continent américain,du continent africain etc… On lui doit, entres autres, la découverte du grand colombien : Garcia Marquez. Pierre Gamarra, dans son amour pour les peuples, pour leur langue, leur culture, leur apport spécifique au monde, a su nous révéler tout un patrimoine littéraire mondial.

Est -on loin du département et d’ Andrest ? Pas si sûr ! L’universel, disait le poète portugais Torga, « L’universel, c’est le local moins les murs ».

Je veux dire, ici, combien notre département lui doit, et évoquer brièvement sa présence dans notre village. Le Mystère de la Berlurette, un de ses ouvrages fondateurs pour la jeunesse avait fait le tour du collège de Vic, tellement les élèves se l’arrachaient. C’était dans les années 1967. Puis, en 1971, ce fut « Chantepierre et Gras-Gras », livre- album écrit par les enfants des Hautes-Pyrénées et parmi eux ceux des écoles du village avec la participation de Pierre Gamarra. La Municipalité avait tenu à recevoir officiellement l’écrivain. Puis l’équipe de théâtre du Foyer Laïque avait joué, sous la direction de Joëlle Plenacoste-Souptés « La rose tzigane » de Pierre qui était venu, en personne assister, au spectacle. Pierre a participé à quatre « Mai du Livre » de la Fédération des Œuvres Laïques, et la Malle d’Aurore a édité un de ses recueils : « Rugby » pour lequel le Foyer laïque a réalisé une exposition d’envergure. Nous ne sommes pas peu fiers que Pierre nous ait demandé de lui céder le titre des « 72 Soleils », titre de l’un de nos spectacles que nous avions créé ici, sur cette scène en 1978, pour un de ses romans, la suite des « Mystères de Toulouse ». Un moment de partage : une marche douce et fraternelle sur le plateau de Sauguet face à la muraille de Gavarnie qui lui inspira un poème magnifique qui m’est cher… C’est un honneur pour nous que d’avoir côtoyé cet homme. Et c’est important pour nous que la bibliothèque porte désormais son nom. Car notre monde a besoin de ce genre de baliseur, d’explorateur de nos capacités potentielles.

Pierre Gamarra, une grande voix, une haute conscience, une écriture douce et rigoureuse au service de l’humain. Pour finir, je pense à ce passage d’un de ses romans : Le fleuve palimpseste.

« Aucune histoire ne s’achève. Si le narrateur s’efface, un autre en toi recommence à rêver. Tu vas dans une ville dont tu n’épuiseras jamais les demeures, les chemins, les jardins et les portes. Tu jettes au vent du soir une poignée de possibles et ce sont les nouvelles semences d’une infinité de matins »…

René Trusses