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Éditorial 2011

lundi 17 janvier 2011, par René Trusses

Éditorial du bulletin n°13 par René Trusses, président.

Peut-on et doit-on encore écrire sur l’horreur insupportable des camps d’extermination ?

La Malle d’Aurore, en l’année 2011 éditera le texte d’une création dramatique, « Les mangeurs d’Aurore » par la Compagnie La Trace (Charente -Poitou). Isabelle Bouhet et Antoine Compagnon en seront les auteurs [1].

La Compagnie a la volonté de fonder son écriture poétique dans la vie et la mémoire de Madame Renée Sarrelabout, rescapée de Ravensbrück.

L’affirmation d’Adorno selon laquelle après Auschwitz, il n’y aurait plus eu de poésie possible nous paraît pour le moins ambiguë. Et nous, nous tenons à écrire, faire écrire et éditer sur l’horreur insupportable. Pour de multiples raisons.

L’histoire nous apprend que beaucoup de rescapés ont rencontré les pires difficultés pour témoigner. La tentative de destruction de leur être profond nous paraît déjà un handicap pour dire l’incroyable.

Quels mots, quelle langue employer sans fléchir, pour ces « revenants » ? Où puiser l’énergie nécessaire ?

Beaucoup racontent qu’ils ont fait le même rêve : ils étaient de retour, racontaient à leur famille…

Et on ne les croyait pas. Peut-on évaluer le nombre de témoignages perdus ou, pour le moins, altérés dans ce mutisme contraint ? « Je suis un conteur, si l’on m’ôte la parole, je meurs » écrivait Primo Levi, lui qui eut tant de mal à faire éditer, longtemps après, « Si c’est un homme.. ». Souvent, le silence a été le seul moyen de continuer de vivre.

Les idées révisionnistes toujours en travail et la volonté de Goebbels qui ordonnait surtout « de ne pas laisser de traces des camps », seraient à elles seules une raison essentielle de toujours chercher et de toujours témoigner.

La destruction calculée froidement et expérimentée de l’humain est un fait capital pour l’Humanité et pour toute civilisation. Mais Paul Ricœur conseille fort justement d’engager le travail de mémoire plus efficace, selon lui, que le devoir de mémoire plus porté sur l’émotion, émotion fort légitime au demeurant.

Primo Levi, encore lui, nous engage à observer d’un œil clinique cette « gigantesque expérience biologique et morale, ce rigoureux champ d’expérimentation ». Et à démonter cette machinerie démoniaque, les méthodes de dépersonnalisation exercées par des tortionnaires qui, pourtant, n’étaient pas nés bourreaux. Qu’est-ce qui a permis ces horreurs ?

Et, à contrario, il faut bien comprendre ce qui fait un être : l’intégrité physique, la dignité, la solidarité, la fraternité, la bonté énorme, chère à Apollinaire. L’espoir historique dont parlait Rimbaud, c’est de construire justement, et désormais, à partir de cette zone obscure et troublante, à partir de ce mal absolu que des humains ont eu la perversité d’inventer.

Des signes inquiétants dans les sociétés actuelles, et dans notre propre pays, ne manquent pas de rappeler que nous ne sommes pas à l’abri de certaines sauvageries bien connues.

Et il nous faut inventer un autre monde à partir aussi de ces incroyables facultés de résister aux souffrances, aux tortures, à la déchéance dont on fait preuve les victimes, pour sauvegarder l’humain. Et la poésie a été, à cet égard, un atout considérable à l’intérieur des camps.

Voilà le « pollen » de l’humain qui doit nous inspirer pour créer sans cesse des actions d’humanisation ancrées dans des situations sociales, économiques et culturelles où l’humain est prioritaire.

N’oublions pas, non plus, que la théorie nazie a nié et pris en haine la culture.


[1Création au Pari à Tarbes début Juin 2011